Nous vivons dans un monde où tout est segmenté, compartimenté : un temps pour être occupé, affairé, l’agenda bien rempli, la tête, surtout, toujours remplie de ce qui a été, de ce qui aurait dû tourner de telle ou telle façon, mais n’a pas tourné ainsi, de ce qui devrait tourner de telle ou telle façon dans le futur, mais dont nous ne connaissons pas l’issue. Et ça nous préoccupe. Donc, un temps pour être rempli de soucis, d’appréhensions, de projections, de regrets ou de peurs et… un temps pour les vacances.
Dans ces fameuses vacances nous espérons pouvoir souffler, être tranquille, nous espérons que les choses tournent de telle ou telle façon et nous sommes évidemment déçus si ça ne se déroule pas comme nous l’avions prévu. Nous avons gardé notre agenda, nous ne sommes pas en vacances. Nous avons une idée de ce que devraient être les vacances. Nous nous sommes accroché encore une fois à une idée, alors que pendant les vacances nous tentons précisément de « décrocher ». Mais décrocher de quoi?
Qu’est-ce qu’être en vacances? Se retrouver dans un lieu différent de notre lieu de vie habituel, loin de nos tracas et occupations quotidiennes. Ah, nous voulons prendre un recul, nous éloigner, mais nous éloigner de quoi? Du mobilier? Non, sûrement pas. Ne voulons-nous pas plutôt nous éloigner de cet état d’esprit de tous les jours? Est-ce qu’un lieu fera cela? Peut-être qu’en étant plongé dans la nature ou dans un tout nouveau contexte rempli de beautés à découvrir, à contempler cela va nous aider à nous ramener à un état de plus grande disponibilité intérieure. Peut-être, mais il n’y a pas de garantie. Et ce n’est que très temporaire, aussitôt que nous sommes ramenés à notre « réalité » de tous les jours, l’encombrement mental qui vient avec reprend du service.
Si « décrocher » veut dire raccrocher aussitôt les vacances terminées, à quoi bon? Et si, plutôt que d’essayer tant bien que mal de décrocher durant les vacances, nous tentions plutôt de faire en sorte de ne pas « accrocher » à longueur d’année, nous nous éviterions ce besoin impérieux et répétitif de « décrocher ». Mais décrocher de quoi au juste? À quoi nous accrochons-nous au fait pour tant vouloir en décrocher?
Il y a une page blanche, puis il y a des mots, des tonnes de mots qui remplissent la page. On s’accroche aux mots… Et qui voit la page blanche? Dans nos vies, on s’accroche aux images, aux sensations, aux sons, aux saveurs, aux pensées, aux regards des autres sur nous, aux paroles des autres, à nos idées, opinions… mais qui voit la trame de fond? Qui « voit » la Vie, l’Essence, Ce qui anime? Qui voit à travers les mots et les maux du monde… Qui voit la Vie, libre, accrochée à rien, soumise à rien.
Est-ce que je me reconnais de cette Vie ou je m’accroche à tout ce qui va et vient, à tout ce va-et-vient des surfaces.
Et si à mon agenda de tous les jours, il y avait ce regard sur la page blanche. Et si je laissais davantage carte blanche au Divin, à la Vie Elle-même pour dessiner mes jours. À quoi suis-accroché alors? À la Vie Elle-même. Et ai-je besoin d’en décrocher? Non… Il fait bon de s’y accrocher vivement, passionnément, amoureusement, chérir le silence entre les mots, la vie derrière les images… Et ainsi retrouver l’Esprit vacant qui est le mien et, à partir de cette vacance, la Vie, telle qu’elle est vraiment, se déploie.
Être soi-même vacance plutôt qu’attendre inlassablement les vacances…
Marie-France Côté

