Nous voyons le monde se fissurer… De droite à gauche. De haut en bas. Peut-être nous semble-t-il plus divisé que jamais. C’est peut-être plus apparent, mais il l’a toujours été. Le monde tel qu’on le voit sera toujours divisé, parce qu’on le voit à partir d’une partie de nous-mêmes prise à part. Une partie isolée de son Tout, qu’on a prise pour la totalité. Cette part visible du monde, vue à travers ce grand corps de pensées, qui étiquette et divise le monde en concepts. C’est ce corps de pensées qui domine en notre monde. Et ce que nous voyons est la traduction de ce monde conceptuel. Ainsi, l’idée que l’on se fait du monde sera toujours divisée, car elle est basée sur la pensée qui, par nature, se représente les choses plutôt que de les connaître directement. Toujours un mur, une séparation. Et la pensée a ses limites, car elle ne peut se figurer la totalité, l’invisible, l’innommable, l’infini.
Et nous restons là, bien campé dans nos idées, parfois prêts à nous battre pour elles. Et nous restons là, confinés dans notre monde, prêts à tout pour le défendre. Et nous nous évertuons à essayer de protéger ce monde. Ou encore à essayer de s’en libérer… Encore à coup d’idées et d’opinions, où l’on pense que c’est en tranchant avec encore plus de force entre les opinions qu’on viendra à bout de s’en sortir. Au lieu d’essayer d’élargir, d’agrandir notre vision, d’y inclure ce qui est invisible à nos yeux pour le moment. Non, nous continuons plutôt à fractionner en pensant que nous allons nous libérer en nous enfermant dans des concepts encore plus étroits. On étouffe, oui! Il est temps de s’en sortir… De se sortir des tombeaux d’idées mortes dans lesquelles nous vivons. En croyant que c’est ça la vie.
Et s’il y avait un Monde derrière ces idées que l’on se fait du monde. Et s’il y avait une Vie derrière cette idée de ma vie, sa vie, leur vie… Derrière cette idée de mon monde, leur monde…
Où allons-nous le trouver ce Monde? Où allons-nous la trouver cette Vie? En un lieu spécifique que peu d’élus, de chanceux vont réussir à s’accaparer? Non, encore la division. Ce n’est pas là l’issue. Nous l’avons tant et tant essayé… en vain.
Et s’il y avait une vie secrète en chacun d’entre nous, au-delà des formes et des pensées? Un passage vers l’Infini. Encore une fois, nous en avons fait quelque chose, une idée. Et nous avons dès lors refermé le passage. Nous l’avons enfermé. Ça a pris une forme extérieure, ça a pris des habits de croyances, de dogmes, de rituels. Et, encore une fois, on pouvait s’ériger pour, on pouvait s’ériger contre. Et on pouvait se battre pour. Et on pouvait se battre contre. Rien de nouveau sous le soleil.
Mais s’il y avait ce Quelque Chose en nous, commun à tous, sur lequel on ne pouvait s’obstiner, se battre. Un Quelque Chose dont on ne pourrait être pour, dont on ne pourrait être contre. Un Quelque chose à l’abri de toute guerre, de toute blessure, de toute déchirure.
C’est trop beau pour être vrai, direz-vous! Eh bien, c’est plutôt tout ce que l’on s’est imaginé comme le monde, comme la vie qui n’est pas assez beau, pas assez grand, pas assez libre, pas assez parfait pour être Vrai.
Certains ont appelé ce Quelque Chose : Dieu, Allah, Jéhovah… le paradis, le ciel, la spiritualité. Là encore, ça laisse croire qu’il faut appartenir à un certain groupe pour y avoir accès, s’habiller d’une certaine façon, dire telle prière ou tel mantra. Ou encore, qu’il faut attendre la fin de nos jours pour y avoir accès. Ou encore, qu’il nous faut croire, être d’une religion ou d’une autre pour que ça nous concerne.
Mais, en vérité, qui n’est pas concerné par l’être? Mais qui s’arrête pour considérer, contempler l’être qu’il est. Pas les costumes visibles, pas les habits d’opinions, mais derrière : la simple nudité de l’Être. Le fait d’être, tout simplement. N’est-ce pas là notre seul et unique dénominateur commun? Si nous prenons le temps, chacun d’entre nous, pour nous découvrir et nous reconnaître comme être, n’allons-nous pas développer la capacité de nous reconnaître les uns les autres comme des êtres, de cette même vie commune? Si nous sommes de la même vie, comment pourrais-je m’en prendre à ta vie, sans que ma vie aussi ne soit concernée?
Et si je réalise que nous sommes tous de la même vie, une seule et unique vie… je vais bientôt réaliser aussi que tout appartient à cette même vie. Qu’ai-je à m’accaparer? Qu’ai-je à prendre? Nous sommes de la même étoffe invisible! De la même substance infinie!
Il manque à l’homme la vision de l’Invisible : ce qui unit, ce qui unifie, ce qui pacifie, ce qui apaise, ce qui nous « déconfine » de nos identités morcelées, de nos peurs « morcelantes ».
Il y a une issue à toutes les divisions apparentes et elle réside en nous. Si nous plongeons au-dedans dans l’invisible, notre capacité à voir ce qui ne nous est pas visible pour le moment va grandir. Notre capacité à percevoir ce que nous ne pouvons concevoir, ce que nous ne pouvons enfermer dans des concepts va s’ouvrir.
Et comme des fleurs nous nous ouvrirons, nous nous épanouirons. Puisqu’en réalité nous sommes faits pour l’épanouissement, pas pour être comme des fleurs déracinées de leur Source Infinie, qui ne peuvent grandir, car plantées dans de trop petits pots.
Ça vous paraît trop abstrait? Regardez bien. Y a-t-il quelque chose de plus concret que l’être que vous êtes? Pas le corps, il ne cesse de changer. Pas les idées, les opinions, elles changent aussi. Qui peut prétendre s’établir sur un corps physique ou un corps de pensées et d’idées comme socle stable de son identité? Mais la conscience derrière, sans laquelle aucune expérience ne serait possible. La vie même, l’être, qui n’a pas de forme, de contours visibles, ni de bagages, d’éducation, d’expériences heureuses ou malheureuses. La trame de fond, inchangée, depuis le commencement de notre expérience. Cette Conscience-Vie, bien avant qu’on lui donne un nom, bien avant qu’on la confine à une forme. N’est-ce pas là du concret, du solide, du stable?
Et si toutes ces apparences de fin du monde n’étaient en fait qu’une invitation faite à tous, faite à chacun d’entre nous, intimement, de revenir à l’origine de nous, notre Source à tous. De remonter le courant, comme les saumons… pour retrouver ce qui en nous, est réellement fertile. Ce qui peut se régénérer, constamment.
Allons-nous saisir l’invitation? Allons-nous saisir l’occasion, individuellement, de faire réellement tomber les masques. Si ça se fait seulement à l’extérieur, à quoi bon? Allons-nous saisir l’occasion de réellement nous « déconfiner »? De l’intérieur? Car si on le fait juste au-dehors, ce n’est pas suffisant, ce ne le sera jamais. Allons-nous saisir l’occasion de réellement mettre fin à la « distanciation »? Dans le cas qui nous concerne cette distance que nous avons tous pris par rapport à ce que nous sommes, au plus intime et au plus vrai de nous-mêmes.
Tant que nous ne le faisons pas, nous vivoterons dans un monde où nous aurons toujours quelque chose à défendre, à débattre. Un monde où nous aurons peur les uns des autres, nous croyant étrangers les uns aux autres. Un monde où nous aurons toujours peur d’une chose ou une autre, croyant qu’elle a le pouvoir de porter atteinte à notre vie. Parce que tant que chacun de nous n’aura pas découvert la Vie, il y aura cette idée de vie personnelle à protéger… Un bouton de vie qui n’est pas encore éclot. Une vie confinée qui cherche à réellement s’épanouir. Et c’est au-dedans que ça commence.
Arrêtons de penser que ça dépend de quelqu’un ou de quelque chose au-dehors. Ça ne fait que nous éloigner de ce passage vers l’Infini Invisible. Ça nous garde occupés au-dehors. Mais ça ne nous libère jamais. Ou que très partiellement, et ce sera toujours à recommencer.
Mais, il y a une issue… Elle demande une plongée intérieure. C’est risqué, ça fait peur? Eh bien, pourtant, c’est en restant au-dehors, en superficie de nous-mêmes que nous nous maintenons dans le risque et dans la peur. Alors, que risquons-nous? On continue à se débattre pour trouver des solutions à l’extérieur… Ou on laisse cette vision cul-de-sac pour rejoindre la vision de l’Être intérieur, qui transforme notre regard : d’un monde morcelé à la révélation d’un nouvel horizon, qui nous unifie à lui, et nous rétablit dans une réelle liberté que rien au-dehors ne peut atteindre.
Alors, l’issue? Se réfugier dans le Réel, au-dedans. Beaucoup croient que méditer, se tourner au-dedans, c’est fuir. Soit! Mais non pas fuir la réalité, comme beaucoup le croient, mais fuir dans la Réalité. Et, à partir de là, La laisser Se révéler, Se dévoiler à nous. Retrouvons tous cette humilité essentielle, cette nature d’enfant prêt à tout recommencer et à découvrir le monde. Tournons-nous au-dedans et écoutons ce qui en nous EST, ce qui en nous SAIT, au-delà des images et des concepts : « Montre-moi le monde. Le monde que j’ai imaginé, que j’ai accepté me convient de moins en moins, il fait de moins en moins de sens. Il est cousu de fils blancs et il semble s’effilocher devant mes yeux. J’ai tout à découvrir. Je ne connais pas le monde. Je ne me connais pas. » Alors, je me tais et j’écoute, car j’ai tout à découvrir… Maintenant.
Marie-France Côté